"Mettre en place le suivi obligatoire d’un cours dédié à l’innovation et à l’entrepreneuriat dans toutes les formations de l’enseignement supérieur". On ne peut que se réjouir de la mesure préconisée par le rapport présenté mercredi 7 novembre dernier en conseil des ministres par la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Former des innovateurs un défi réel et important posé à notre système éducatif (notamment supérieur), qui nous force à répondre à deux questions. Quelles compétences souhaite-t-on développer au final ? Comment les mettre en œuvre dans des dispositifs pédagogiques concrets ? Deux questions sur lesquelles nous pouvons partager nos convictions, issues de l’expérience acquise par un certains nombre d’établissements, notamment au sein des Ecoles du réseau ParisTech1.
Les compétences de l’innovateur
Former des professionnels ayant des compétences pour innover. Qui peut être contre ? Mais force est de constater que lorsqu’on cherche à préciser cette visée, et notamment à la décliner dans des objectifs pédagogiques, la tâche se complique. Il s’agit d’ajouter à nos objectifs traditionnels – en l’occurrence dans nos écoles d’ingénieurs l’excellence scientifique et technique – des objectifs finalement assez variés.
Cela passe effectivement par des connaissances spécifiques à l’innovation. Une dose de culture d’abord. C’est en étant sensibilisés au rôle concret de l’innovation dans la dynamique des produits, des économies, et des sociétés que les étudiants envisagerons l’idée d’être des acteurs des épopées futures, au lieu de projeter leur rôle dans le monde professionnel comme un prolongement naturel de l’existant. Une dose de méthodes ensuite, pour savoir évoluer dans des entreprises qui ont considérablement renouvelé leurs pratiques des processus d’innovation : référentiels stratégiques et organisationnels, modèles de coopération interentreprises, méthodes de conception, principes de valorisation, etc.
Innover requiert d’articuler ces connaissances avec des aptitudes spécifiques, et on peut dire indispensables. Pour les initiateurs des futures épopées - entrepreneurs, intrapreneurs - il s’agit à la fois de témoigner d’un goût pour la prise d’initiative voire pour la transgression, et d’un grand pragmatisme dans l’articulation entre technologie, usages et modèles économiques. La bravoure individuelle est nécessaire mais loin d’être suffisante. Les innovations viennent rarement de « geo trouvetous » isolés, mais davantage d’individus qui savent constituer et faire grossir des collectifs autour des futures innovations, et organiser des compromis entre différents impératifs (technique, design, économique...). Si on accepte cela, on accepte alors que les compétences collectives sont de premier ordre : capacité à rallier des acteurs a priori indifférents voire hostiles au projet, capacité à agir au sein de collectifs instables et peu légitimes a priori,...
Différentes initiatives, passées et en cours, tentent d’objectiver ces compétences. Un chantier urgent et important est alors de solidifier un référentiel à la fois adapté aux réalités professionnelles, et opérationnalisable par les institutions de formation. Trois précautions s’imposent. La première est que la définition de ce référentiel associe les professionnels qui connaissent la réalité des besoins, et les responsables pédagogiques des dispositifs existants qui connaissent la réalité de l’enseignement. La deuxième est que ce référentiel soit suffisamment synthétique et objectif pour qu’il puisse être directement mobilisé par l’ensemble des personnels concernés (responsables de formation initiale, responsables de départements, enseignants,...), et qu’il ne constitue pas un « machin innovation » visqueux et lointain. La troisième est que les établissements soient effectivement évalués sur ce référentiel, par exemple par des incitatifs positifs via la mise en place de labels déclinés par filières de formation.
Partir de l’existant
Pour mettre en pratique ces objectifs rapidement, ne repartons pas surtout pas d’une feuille blanche. L’expérience acquise par les grandes écoles et les universités doit servir d’inspiration, et permettre de cibler les plans d’action.
Instaurer des cours sur l’innovation est un levier évident. A Télécom ParisTech, comme dans la plupart des Ecoles du réseau, nous avons mis en place des cours centrés sur l’innovation, dont l’objectif est d’apporter les connaissances citées plus haut : mécanismes de création d’entreprise, propriété intellectuelle, histoire de l’innovation, rôle de l’innovation dans le développement économique et social, management de l’innovation et design, etc.
Mais la déclinaison des objectifs pédagogiques cités plus haut dépasse largement la mise en place de cours explicitement centrés sur l’innovation. A l’évidence la quasi-totalité des cours peuvent participer, de près ou de loin, à l’objectif. A minima, un exposé en groupe, le témoignage d’un professionnel, un stage,... même ces dispositifs traditionnels apportent leur pierre à l’édifice. En mettant en place des apprentissages par pédagogie active tirés par des projets collectifs de réalisation, parfois en partenariat avec des entreprises, les enseignements scientifiques et techniques génèrent le développement de compétences comportementales essentielles à l’innovateur : initiative, créativité collective, capacité à convaincre devant des publics experts et professionnels, habitude à tirer la technique par les problèmes ou les usages, dédramatiser le passage à l’acte, etc.
On aurait tort de rabattre ces initiatives sur des schémas classiques. Vu de loin, il s’agit de stages, de projets individuels et collectifs, de cours, d’interventions de professionnels... Mais un stage ne suffit pas à former à l’innovation, pas plus qu’un cours sur l’innovation. C’est l’alchimie qui consiste à articuler judicieusement ces leviers pédagogiques au sein de parcours intégrés qui fait l’efficacité de la formation. Faire un cours de propriété intellectuelle ou de management de l’innovation c’est bien. Le faire au (bon) moment d’un projet collectif et créatif, en partenariat avec une entreprise et un laboratoire scientifique, est plus efficace à la fois en terme de rétention de la connaissance, de développement des comportements... et d’intérêt pour nos étudiants.
Ces intentions se déploient, dans ParisTech et ailleurs, parfois depuis plus de quinze ans. Elles méritent d’être reconnues et facilitées. Des leviers concrets et immédiats existent. Notamment concernant les projets collectifs adossés à des cours et des entreprises, qui sont des dispositifs puissants, développés par de nombreux établissements, mais dont l’efficacité atteint des limites que le politique peut contribuer à dépasser. Par exemple, en mettant en place des conditions incitatives pour réaliser ces projets, que ce soit vis-à-vis des entreprises (et notamment les PME) qui misent sur ces projets étudiants, des enseignants-chercheurs qui prennent sur leur temps (de publication, de cours magistral,...) pour tutorer ces projets, ou des organismes publics qui évaluent la performance de ces personnels et de leurs institutions de rattachement. Autre exemple, s’il semble évident que des projets associant des étudiants de différents cursus (ingénieur, commerce, design, arts,...) sont à la fois plus efficaces et plus formateurs, il est aujourd’hui quasiment impossible de les organiser, car les emplois du temps sont remplis et incompatibles. Le politique a réussi à institutionnaliser le jeudi après-midi libéré pour le sport pour tous, ne peut-on pas instaurer un créneau commun pour un objectif national comme celui de former des innovateurs ? L’enfer est dans les détails, celui-ci permettrait de se synchroniser avec d’autres institutions, mais aussi avec les entreprises partenaires.
Agir, maintenant, dans le bon sens
Les institutions d’enseignement supérieur ont évolué pour faire face aux mutations de la sphère économique et professionnelle. Nous vivons par la bande les impératifs de compétitivité des entreprises qui recrutent nos étudiants - et celles qu’ils vont fonder - et nous avons transformé nos pratiques de formation en conséquence. Ceci a conduit à développer des dispositifs originaux par rapport à nos traditions pédagogiques.
Le rôle du politique dans cette dynamique est primordial, et on ne peut que se réjouir qu’il se saisisse de la question. S’il s’agit simplement de pouvoir brandir un cours de propriété intellectuelle on peut déjà prédire que le résultat ne sera pas à la hauteur de l’ambition affichée. S’il s’agit au contraire de construire sur les initiatives existantes pour répondre aux deux questions fondamentales - former à quoi ? former comment ? - alors le levier politique jouera à plein.
Il nous faut aller vite. Il n’est plus temps de se demander s’il faut ou non former à l’innovation. Ce n’est presque plus l’heure de se demander comment.
Rémi Maniak
''Maître de Conférences en Management de l’Innovation, Télécom ParisTech
Chercheur, Chaire de Management de l’Innovation, Ecole Polytechnique
Coordinateur du programme « ParisTech Innovation Management Research & Education Program »''